mardi 4 octobre 2011

Bilan de la Poule A

Me voilà donc revenu en France, après trois semaines de pérégrinations à travers l’île du Nord de la Nouvelle-Zélande.

Trois semaines à parcourir en long, en large et en travers la cour de la Poule A et du Coq français. Quelle était belle cette poule ! Une poule qui nous a pondu des matchs tous plus passionnants les uns que les autres !

Définitivement unique, cette Poule A. « A » comme As ou Ace en Anglais – bref, la Poule des Champions. Je suis prêt à parier un sacré pécule que le futur Champion du monde aura été couvé dans cette Poule. A propos, évitons toute confusion – je tiens à préciser que je ne pensais pas aux Français en prédisant le futur Champion du Monde. Car le coq, notre fameux coq bleu en short blanc, avait l’air très fatigué et très perturbé au sortir de la cour. Déboussolé face aux insouciants Japonais, fragilisé face aux rugueux Canadiens, cabossé face aux impitoyables Blacks et martyrisé face aux belliqueux Tonguiens, on ne l’a pas vraiment vu, juste entr’aperçu, 20 minutes face au Japon, 15 minutes face au Canada et 10 minutes face aux Blacks. A vrai dire, notre coq n’a jamais eu fière allure en ce mois de septembre ! Et pis encore, dès lors que les premiers rayons du soleil printanier néo-zélandais se sont pointés, notre coq s’est transformé, transformé en poules mouillées.

Concrètement, que retenir de cette Poule A ? Voici les moments forts de cette poule, tels que je les ai vécus.

L’Image

7000 supporters du Tonga à l'aéroport d'Auckland

J’en ai déjà parlé dans l’un des premiers posts de ce blog, mais l’accueil réservé par les supporters Tonguiens lors de l’arrivée de leur équipe à l’aéroport était absolument extraordinaire ! Pour moi, ça reste l’une des images les plus fortes de ce début de Coupe du Monde. J’étais présent à l’aéroport à ce moment là car mon avion venait juste d’atterrir, et je me suis ainsi retrouvé en plein milieu d’une liesse populaire indescriptible ! C’était un lundi à quatorze heures et ils étaient plus de 7000 supporters, tout de rouge vêtu, à attendre leur équipe dans la bonne humeur pour leur souhaiter bonne chance ! Les enfants avaient séché l’école, les parents avaient pris leur journée ; les Tonguiens d’Auckland n’auraient raté cet évènement pour rien au monde !

Le lendemain, je n’y étais pas mais j’ai appris que 5000 supporters avaient assisté au premier entraînement des Tonguiens à Papakura (banlieue sud d’Auckland) ! Durant tout l’entraînement, les supporters ont dansé, chanté et encouragé leur équipe jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de voix. Absolument incroyable ! Malheureusement, ils étaient peu nombreux à l’Eden Park le jour de l’ouverture entre les All Blacks et leur équipe, en raison du prix exorbitant des tickets pour ce match.

Le Match

Dans l'attente du coup d'envoi de Tonga-Japon à Whangarei

Niveau rugby, on a été gâté dans cette poule. Le niveau n’était certes pas aussi élevé que dans la Poule D (Afrique du Sud, Galles, Samoa et Fidji ont mis la barre très haut), mais on était aux antipodes de la « Poule de la Mort » (Poule B avec Angleterre, Ecosse et Argentine, ou « Poule de la Mort par l’Ennui » comme l’écrivait un journaliste néo-zélandais).

Des styles différents (le Japon et son rugby frénétique ; la Nouvelle-Zélande et son rugby total, le Tonga et son rugby aussi puissant qu’instinctif, le Canada et son rugby musclé et dynamique, la France et… la France et son rugby assoupissant).

Du suspense (victoire du Canada face au Tonga 25 à 20, grâce à un essai à la 73e ; match nul du Canada contre le Japon après avoir inscrit 10 points dans les 5 dernières minutes ; une deuxième place qui se joue finalement sur des points de bonus qui auront été arrachés par les Français dans les toutes dernières minutes face au Japon, au Canada et au Tonga, et manqués de peu par le Tonga contre le Japon).

De l’ambiance dans les stades (mentions spéciales aux supporters français, japonais et canadiens qui s’étaient déplacés en masse pour encourager leur équipe respective).

Du jeu (la démonstration des All Blacks face aux Français est à montrer dans toutes les écoles de rugby ; mais de façon générale, on a vu des essais splendides, grâce à l’enthousiasme des Japonais, à la rage des Tonguiens et au jeu structuré des Canadiens. Même les Français ont marqué des essais !).

Si je ne devais sélectionner qu’un match pour résumer tout cela, je choisirais le Tonga-Japon du 21 septembre à Whangarei. Merveilleux condensé de tout ce que le rugby a de plus beau à offrir ! Un stade champêtre, une ambiance festive, un suspense déroutant et 3 essais de chaque côté au terme d’une partie intense et engagée. Score final : 31 à 18 pour le Tonga. Les vingt dernières minutes auront été disputées sur un rythme particulièrement endiablé ; les deux équipes s’étant jeté corps et âmes dans la bataille pour emporter la victoire tout en décrochant le point de bonus offensif. Des matchs comme ça, on en redemande !

Le Joueur

Jerome Kaino, un joueur qui allie classe et agressivité

Beaucoup de joueurs se sont illustrés lors de cette première phase : les arrières All Blacks Israel Dagg, Richard Kahui, Ma’a Nonu et Sonny Bill Williams, le troisième ligne aile canadien Adam Kleeburger et son compère au centre Van Der Merwe, l’ailier japonais Onozawa, les Tonguiens Piutau, Moa, Lutui, etc. Je pourrais même citer Vincent Clerc, qui a tout de même inscrit 5 essais !

Mais, à mes yeux, un joueur a survolé les débats : il s’agit de Jerome Kaino, le troisième ligne aile des All Blacks. Redoutable plaqueur, infatigable (il a joué en intégralité les 4 matchs de poule !), dur au mal et surpuissant balle en main, il a toujours mis son équipe dans le sens de la marche. Il y a bien sûr de nombreuses stars en Nouvelle-Zélande (Carter, McCaw, Sonny Bill Williams…), mais on ne parle pas assez de l’importance que revêt le joueur des Auckland Blues dans le dispositif des All Blacks.
La ligne de trois quarts des All Blacks est exceptionnelle, mais pour qu’elle se mette en valeur, il faut bien entendu qu’elle ait des ballons propres à jouer. Et pour faire le ménage, il n’y a pas mieux que Kaino à l’heure actuelle ! Aussi à l’aise dans les tâches obscures que dans le jeu débridé, il est l'un des garants du style All Black. Tant que Jerome Kaino évolue à ce niveau, et pour peu que Richie McCaw ne se blesse pas et que l’excellent n°8 Kieran Read retrouve sa forme habituelle après une longue blessure, la 3e ligne néo-zélandaise est amenée à rayonner et je ne vois pas ce qui pourrait empêcher les All Blacks de conquérir un nouveau titre mondial.

La Surprise

Ducalcon, Dusautoir et Yachvili dépités

Inutile de rappeler encore une fois la débandade des Français contre le Tonga. Mais vu la fragilité du Quinze tricolore depuis le début du Mondial, était-ce si surprenant de voir l’équipe de France s’effondrer de la sorte face au Tonga ?

Je retiendrai plusieurs petites surprises :

- La défaite du Tonga contre le Canada. Suite à une énorme débauche d’énergie (physique et émotionnelle) lors du match d’ouverture face aux All Blacks, les joueurs de l’archipel se sont retrouvés à plat avant d’affronter le Canada. Etant donné qu’ils n’avaient que 4 jours de récup’, l’entraîneur Isotolo Maka a aligné une équipe B, pensant que ça ferait l’affaire face aux « Bûcherons » nord américains. Le pari n’a pas payé, et on a assisté à la première petite surprise de la Coupe du Monde.

- Les mauvais résultats du Japon : un nul et trois défaites. Il n’y a pas grand-chose à redire sur leur jeu pratiqué, mais les Japonais attendaient certainement mieux qu’un simple match nul après avoir remporté la Pacific Cup cette année.

- Le jeu pratiqué par le Canada : traditionnellement très physique et très direct, le jeu des Canadiens a clairement évolué. Les barbus canadiens font désormais dans la finesse : patients et disciplinés, ils conservent bien le ballon et sont capables d’enchaîner les temps de jeu pour déstabiliser leurs adversaires. Leur jeu n’est plus uniquement basé sur le défi physique et l’occupation du terrain ; ils ont dorénavant ajouté le rugby de mouvement à leur palette.

La Déception

Carter à terre, c'est tout un peuple qui souffre

Dan Carter. Quelle tristesse de voir le meilleur joueur au monde quitter la Coupe du monde disputée chez lui en Nouvelle-Zélande, avant même les phases finales !
Moralement, c'est un coup dur pour les Néo-Zélandais, qui craignaient justement de perdre leur n°10 pendant la Coupe du Monde. Graham Henry a passé en revue de nombreux demi d'ouverture ces dernières années (Stephen Donald, Colin Slade, Aaron Cruden, etc.), mais aucun n'a semblé faire l'affaire. Il est vrai que Dan Carter est tellement doué techniquement et tellement à l'aise sous la pression que ses remplaçants potentiels souffrent de la comparaison.
Alors, qu'en est-il des chances All Blacks sans Dan Carter ? Qui pour le remplacer ? Il semblerait que Graham Henry hésite encore, même si le staff accorde toute sa confiance au jeune Colin Slade.
Seulement, Colin Slade a souvent paru nerveux lors de ses quelques apparitions sous le maillot à la fougère, et il n'est pas exclu que Graham Henry nous fasse une "Marc Lièvremont" pour les matchs capitaux, à savoir replacer un demi de mêlée (en l'occurence Piri Weepu) en position de demi d'ouverture.
Mon opinion, c'est que les All Blacks ne doivent pas chercher un 10 décisif comme pouvait l'être Carter, mais plutôt un 10 qui ne les mette pas en position de perdre un match important. Piri Weepu, de par son talent, son aura et son vécu chez les Blacks, serait donc l'option la moins risquée, même si son expérience du poste est très limitée. Weepu ferait défaut à la mêlée, mais les solutions de rechange à ce poste (Andy Ellis, Jimmy Cowan) sont bien plus solides qu'en n°10 (Colin Slade et Aaron Cruden).

Mathématiques

Sachant que les joueurs français ont refusé les demis offerts par Lièvremont après le match face au Tonga, que Lièvremont aligne deux 1/2 de mêlée en 1/4, que la ligne de 3/4 est 100% identique à celle qui a été humiliée face au Tonga, que notre 5/8e (1er centre pour les Néo-Zélandais) remplaçant a écopé de 3 semaines de suspension (Estebanez) et que notre n°13 (Rougerie) n'est qu'à 50% de ses moyens, quel est le pourcentage de chances de la France de se qualifier pour les 1/2 finales ?

Un indice : les Français ont 0% de victoire face aux Anglais en matchs éliminatoires de Coupe du Monde (défaites en 1991, 2003 et 2007).


J'ai beau retourner le problème sous tous les angles, je trouve 0%... Quelqu'un d'autre a-t-il un résultat différent ?

lundi 3 octobre 2011

Un résultat logique


A y réfléchir, la victoire du Tonga contre la France n'a rien de renversant. C'est un résultat logique, entre deux équipes proches l'une de l'autre (ce matin, la France pointait au 8e rang du classement IRB, talonnée de près par le Tonga, désormais 9e). Certes, on n’était pas nombreux à envisager une défaite des Bleus contre le Tonga, mais on était au moins deux, à savoir Fred et moi.

Ce match avait tout du match piège : une équipe de France, le moral en berne après dix-huit mois catastrophiques, allait affronter une équipe du Tonga, euphorique en raison du soutien extraordinaire dont elle bénéficie en Nouvelle-Zélande.

Objectivement, reprenons les forces en présence :

D'un côté, nous avions une équipe de France qui n'a jamais été aussi mauvaise depuis que je m'intéresse à ce sport. Les résultats sous Lièvremont, notamment depuis juin 2010, sont, et de loin, les pires de l'ère professionnelle. Défaite en Afrique du Sud 42 à 17 le 12 juin 2010, défaite en Argentine 41 à 13 le 26 juin 2010, défaite à Paris contre l'Australie 59 à 16, défaite en Italie 22 à 21 le 12 mars 2011... La liste est douloureuse.

C'est peut-être Alzheimer avant l'heure, mais impossible de me souvenir de la dernière fois où le XV de France m'a fait vibrer.

Tandis que les grandes équipes se bâtissent sur la durée (cf l'Angleterre championne du monde en 2003), Marc Lièvremont a décidé de démanteler le XV de France qui a fait le Grand Chelem en 2010 - la dernière équipe qui avait un soupçon de cohérence. Exit les Jauzion, les Bastareaud, les Poitrenaud, les Chabal et autre Michalak !

Lièvremont, qui doit composer sa ligne de trois quarts comme on joue à la loterie, a mis ces derniers temps un ailier au centre (Rougerie), un arrière à l'aile (Médard) et un demi de mêlée à l'ouverture (Parra). Et pour cirer le banc, il a opté pour un demi d'ouverture "Grand Chelemard" (Trinh-Duc).

Cette équipe, version 2011, n'a pas d'âme, pas de jeu, pas de leader, pas de confiance. Ce n'est pas en allant disputer la Coupe du Monde au Pays du Long Nuage Blanc qu'elle allait sortir du brouillard !

De l'autre côté, le Tonga ne pouvait que monter en puissance au cours du Mondial : c’est un pays qui ne joue que 3 ou 4 rencontres internationales par an, contre une dizaine pour l’Equipe de France. Et encore, lorsqu’il dispute des Test matchs, le Tonga est souvent privé de ses meilleurs joueurs, retenus par leurs clubs fortunés en Europe. La Coupe du Monde représente ainsi le seul moment où les joueurs du Tonga peuvent s’approprier un système de jeu, se forger un état d’esprit, se fixer des repères, bref, former une véritable équipe.

D’autre part, en dehors de la Coupe du Monde, le Tonga ne rencontre quasiment jamais de grosses pointures (ces 4 dernières années, le Tonga n’a disputé aucun match face à l’une des 8 meilleures équipes au monde). En enchaînant les matchs de haut niveau lors de la Coupe du monde (dans l’ordre cette année : Nouvelle-Zélande, Canada, Japon et France), le Tonga ne pouvait qu’emmagasiner de l’expérience, engranger de la confiance et par conséquent s’améliorer.

Sur le papier, c’est une très belle équipe : la plupart des joueurs majeurs du Tonga ont fait leurs preuves à un niveau professionnel, que ce soit dans l’hémisphère Sud (championnat des provinces en Nouvelle-Zélande pour de nombreux joueurs voire Super 15 pour les meilleurs d’entre eux) ou en Europe (Top 14 ou Premiership). Ainsi, le n°9 Taniela Moa a passé 5 ans chez les Auckland Blues ; le centre Siale Piutau est l’une des stars du Super 15 avec les Highlanders ; le capitaine Finau Maka a laissé une trace indélébile en France avec Toulouse, tandis que le pilier Soane Tonga’Uiha est considéré comme l’un des meilleurs piliers du championnat anglais. Au total, ce ne sont pas moins de 23 joueurs (sur 30) évoluant ou ayant évolué à un niveau professionnel, que ce soit dans le Top 14, en Pro D2, dans la Premiership anglaise, ou bien dans le NPC, le championnat des provinces néo-zélandaises.

Enfin, le calendrier avait tout l’air d’un traquenard pour nos XV naïfs petits coqs : une semaine seulement après avoir eu le corps et le moral probablement meurtris par le passage impitoyable de la Machine All Blacks, les Bleus devaient se coltiner les terrifiants guerriers des Iles Tonga. Des Tonguiens qui joueraient contre le XV de France pour une place en quarts de finale, motivés comme jamais par l’enjeu et par le soutien du public (si le Tonga compte 120 000 habitants, il faut savoir qu’en Nouvelle-Zélande, plus de 50 000 personnes sont originaires du Tonga ! En fait, le Westpac stadium de Wellington comptait samedi dernier plus de supporters du Tonga qu’on ne recense d’habitants à Nuku’Alofa, la capitale du Tonga !).

Bref, tout ça pour dire que la victoire du Tonga contre l’équipe de France me semblait être écrite d’avance. C’est ce que j’avais dit à Emilie Dudon, la journaliste de Midi Olympique qui m’avait interrogé le mardi 6 septembre, lors de l’entrainement portes ouvertes de l’Equipe de France (des portes ouvertes que personne n’a pensé à refermer, vu le nombre d’essais qu’on a encaissés jusque là…). Elle semblait surprise – elle a dû penser que soit j’étais fou, soit que je n’y connaissais rien au rugby… Elle m'a accusé d'être pessimiste ; je me suis simplement trouvé réaliste. Retrouvez ici son article, paru à 3 jours du premier match des Bleus face au Japon : http://coupe-du-monde.tf1.fr/rugby/actu-coupe-du-monde/bleus-premier-bain-de-foule-6674790.html

Bon, alors, super, on est qualifié. Et maintenant, on fait quoi ? Ce n'est pas parce qu'on a un ailier qui se décarcasse pour ramasser des points de bonus (Vincent Clerc à la dernière seconde contre le Canada puis contre le Tonga) qu'on y voit beaucoup plus clair ! On va encore dire que je suis pessimiste, mais j'ai bien peur que nos amis anglais, Wilkinson, Tuilagi, Ashton et compagnie, éteignent définitivement la lumière sur ce XV de France si moribond. Le cauchemar ne fait peut-être que commencer...